12/04/2012

LE DRAGON (Flamanville, 50)

 

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Vers le milieu du Vème siècle, Flamanville, petit village normand assis sur un roc de granit en face de l'océan, ne se composait que de quelques cabanes de pêcheurs.

Un dragon désolait la contrée, et chaque année on voyait se renouveler la cérémonie dans laquelle les Athéniens désignaient les enfants qui étaient donnés en pâture au Minotaure.

Mais on venait d'apprendre que l'illustre Germain, le saint évêque d'Auxerre, parcourait la Grande Bretagne, détruisant l'hérésie de Pelade, et étonnant le monde par ses miracles. Les pêcheurs allèrent le prier de venir les sauver;


Mais on venait d'apprendre que l'illustre Germain, le saint évêque d'Auxerre, parcourait la Grande Bretagne, détruisant l'hérésie de Pelage et étonnant le monde par ses miracles. Les pêcheurs allèrent le prier de venir les sauver ; il promit.

Il y avait alors, une vieille femme qu'à cause de sa grande piété on appelait Sainte Pernelle (Pétronille. Un jour qu'avec sa fille Réparate, canonisée depuis, elle était assise au bord de la mer, ses yeux longtemps fermés à la lumière s'ouvrirent tout à coup:

" Tiens, ma fille, le grand Saint Germain qui vient à nous sur la mer."

On aperçut sur les flots un évêque revêtu de ses habits pontificaux qui venait, affourché sur une roue de voiture. Quand il eut touché terre, il s'agenouilla, pria et demanda où était le dragon. Les deux femmes lui montrèrent son antre creusée dans le roc de la falaise.

Le pontife s'avança les yeux levés au ciel. Le monstre se souleva et sa gueule vomit le souffre et le feu. Le saint Evêque avait ôté son étole et avec elle il étrangla la bête. Il partit pour l'Armorique, afin de combattre les hérésies et apaiser le général Actius.

En souvenir de cette délivrance miraculeuse, Flamanville prit le nom de Saint-Germain-de-la-mer.


Anonyme - in Le pays normand (juin 1901)

LA REBETTE & LE HIBOU (Cherbourg, 50)

 

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Les hommes étant encore dans l'état sauvage et ne sachant subvenir à leurs besoins, l'un d'eux s'était, par un temps froid et humide, appuyé contre une haie, grelottant tristement et ne pouvant manger les acres aliments que lui fournissait la nature. Perchée sur une haie voisine, une rebette le regardait piteusement, elle aurait bien voulu partager avec lui les plumes qui l'abritait, mais l'homme était si grand et elle si petite. Il lui surgit tout à coup au cœur un projet immense, dans son petit corps s'alluma un grand courage ; elle avait résolu d'aller elle même au ciel implorer Dieu en faveur de sa créature : au ciel c'était bien loin pour la pauvrette ! Aussi vola-t-elle quatre jours entiers avant d'arriver, et le cinquième elle vint tomber haletante et inanimée sur le giron de Dieu.
Le Seigneur en eut pitié, il la prit dans ses mains, la réchauffa, la ranima de sa voix puissante et lui demanda la cause d'un si long voyage. L'oiseau lui raconta les souffrances de l'homme, Dieu se laissa attendrir par elle et lui confia le feu qui devait mettre un terme à toutes ces misères. La rebette revola vers la terre, heureuse de son succès. Dieu lui avait bien recommandé d'aller doucement de peur que, excitée par la résistance de l'air, le feu ne lui fit du mal, mais la bonne oiselle était si pressée d'arriver qu'elle oublia la 
recommandation, et ses plumes, ses jolies plumes dont elle était si fière et qui lui faisaient tant d'abri, ses jolies plumes furent brûlées.

Riche du présent de la rebette, l'homme ne tarda pas à découvrir l'usage qu'il pouvait tirer du feu pour se réchauffer, faire cuire ses aliments et se soumettre la nature, mais privé de son vêtement par trop de générosité, 'oiseau grelottait à son tour.

Ses frères, les autres oiseaux, s'en aperçurent, et, saisis de compassion, ils résolurent spontanément de donner chacun une de leurs plumes pour revêtir l'infortuné. Cela fut fait immédiatement: mais là, comme partout, il rencontra un égoiste, le hibou, qui refusa de participer en rien à l'oeuvre charitable ; les oiseaux en furent si indignés qu'ils se précipitèrent sur lui, et à grand coup de bec, ils le chassèrent de leur assemblée. Depuis cette époque le hibou vit seul, retiré pendant le jour dans le creux des murailles et n'osant sortir que la nuit ; mais cette retraite n'a pu désarmer la juste colère de ses frères ailés, car aujourd'hui encore, si pour un moment il veut braver la honte que devrait lui occasionner sa mauvaise action et s'aventure au milieu de ceux qui ne veulent plus le reconnaître, le peuple oiseau l'en fait ressouvenir en s'assemblant autour de lui, et le poursuivant de ses huées et de ses coups de bec, jusqu'à ce qu'il se soit réfugié dans le trou qu'il ne doit plus quitter à la face du soleil.

Jean FLEURY - Traditions populaires des environs de Cherbourg (1841)

LA FEE DE LA FONTAINE (Carrouges, 61)

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J'ai souvent visité Carrouges (Orne). Cette petite ville, qui est la dernière de la Normandie, est située sur le sommet d'une belle colline, au pied de laquelle, à peu de distance, existe un château légendaire bien connu.

Ce manoir fut construit par le comte Ralph qui avait épousé la comtesse Louise de la Motte, jeune personne du voisinage, douée de toutes les qualités de l'esprit et du corps. Six années s'étaient déjà écoulées et leur union était toujours restée stérile.

Aussi quelle fut la joie du comte quand son épouse lui apprit qu'elle serait bientôt mère.

Ralph au comble du bonheur invita tous ses vassaux et ses voisins à célébrer l'heureuse naissance de l'enfant que la comtesse allait lui donner. Les réjouissances durèrent douze jours, et, comme c'était la coutume, la chasse fut le principal plaisir auquel on se livra.

Par une belle matinée d'été, on vit les portes du château s'ouvrir devant les varlets et la meute impatiente. Bientôt les Seigneurs éperonnant leurs coursiers disparurent dans la forêt voisine à la poursuite du cerf. Toute la journée les échos des vallons répétèrent alternativement les joyeuses fanfares et les cris animés des chiens.

Déjà le soleil commençait à refuser sa lumière et les veneurs se rendaient au château ; le comte seul, emporté par une bouillante ardeur, s'était égaré dans les épaisses futaies. Après avoir parcouru dans divers sens les allées de la forêt, il arriva enfin près d'une clairière.

C'est une petite vallée bien sauvage et bien fraîche qui semble complètement isolée du reste du monde. Figurez-vous un ravin d'un quart de lieue environ d'étendue, renfermé entre deux collines couvertes de magnifiques arbres. Au milieu des deux collines, un ruisseau dont les flots se divisent en mille rameaux et se réunissent en un seul canal, qui va marier ses eaux avec celles d'une fontaine ombragée par un massif de saules, et vous aurez une idée de cette clairière. Il faut aller bien loin avant de découvrir une seule habitation, avant d'apercevoir la fumée d'une chaumière, et si rencontrant un homme de la contrée vous lui demandiez le chemin de cette solitude, c'est à peine s'il pourrait vous indiquer les trois sentiers qui y mènent.

En arrivant dans ces lieux, le comte entendit les sons mélodieux d'une voix humaine, on eut dit une sirène qui attirait le navigateur par la douceur de son chant ; alors il se dirigea à l'endroit d'où partait cette voix et vit au bord de la fontaine une jeune fille vêtue de blanc.

Curieux de connaître cette étrange beauté, qui venait à cette heure enchanter ce séjour, Ralph descend de sa monture et s'avance vers elle. La belle inconnue sembla ne pas s'être aperçue de la présence de ce nouvel hôte, et elle continua de baigner ses pieds dans l'onde transparente.

Le comte, attiré par une force invisible, s'approchait toujours, et quand il fut près d'elle il tomba à genou plongé dans un morne silence. La nymphe de la fontaine se levant alors :

- Jeune étranger, dit-elle, d'où te vient cette témérité d'oser troubler cette solitude, sache qu'on ne vient pas impunément en ce lieu.

Elle tachait de couvrir sous ces paroles menaçantes la joie qui débordait de son cœur. Ralph effrayé lui répondit :

- Déesse de cet aimable séjour, ayez pitié d'un voyageur que la nuit a surpris dans la forêt, soyez sensible au malheur d'un père, d'un époux.

A peine avait il parlé que la jeune nymphe, levant ses beaux yeux, lui sourit gracieusement, et tout à coup commença avec lui une danse fantastique ; plus il dansait plus la danse s'animait ; leurs pieds ne faisaient qu'effleurer le gazon et pliaient à peine les fleurs qui ornent le rivage. Enfin l'infatigable danseuse l'enlevant de terre se précipita avec lui sous les eaux. L'onde s'agita un instant et reprit bien vite son ancienne tranquillité.

 

Les ombres luttaient encore avec la lumière, quelques rares étoiles brillaient toujours sur l'azur des cieux ; mais déjà l'orient était couvert d'un manteau d'or et de pourpre, lorsque le comte rentra au château. Sur les demandes empressés des Seigneurs, il raconta qu'égaré dans la forêt il avait passé la cabane d'un bûcheron. Comme c'était un évènement fort commun à cette époque, personne n'en fut étonné et les fêtes recommencèrent avec plus d'ardeur.

Mais chaque soir lorsque tout dormait au château, Ralph sortait furtivement et se rendait au séjour enchanteur de la fée.

Il en fut ainsi pendant plusieurs semaines et personne ne le savait. Mais lorsque la comtesse s'aperçut des absences nocturnes de son époux, de graves soupçons vinrent agiter son âme et elle résolut d'épier ses sorties.

 

Une nuit que le comte avait, comme de coutume, quitté le château, Louise s'élance aussitôt de sa chambre et court sur ses traces. C'était une de ces nuits d'orage qui effraient les campagnes ; un vent violent soufflait du nord et le tonnerre grondait au sein d'une nue sillonnée d'éclairs. Arrivée à la clairière, la comtesse aperçoit son époux exécuter une danse fantastique avec une jeune fille, revêtue d'un long voile blanc, et s'élancer avec elle dans l'onde de la fontaine.

A cette vue la rage s'empare de son cœur et elle retourne au château, bien résolue de venger l'infidélité d'un époux.

 

Le lendemain, la comtesse se coucha comme de coutume et feignit de savourer un profond sommeil, mais lorsqu'elle vit le comte sortir encore du château, elle saisit un poignard et se dirigea à l'endroit où elle avait vu la belle fée. La nuit était pure et sereine, l'astre du soir se montrait au dessus des arbres apportant avec lui un brise embaumée ; tantôt il suivait sa course azurée, tantôt il reposait sur un groupe de nues.

Parfois on le voyait dans les intervalles des grands hêtres et sa lumière pénétrait dans les plus épais ténèbres. Le ruisseau qui coulait avec un doux murmure, tour à tour disparaissait dans les bois, tour à tour reparaissait brillant des feux qu'il reflétait dans son sein. La jeune nymphe reposait au bord de la fontaine ; tout à coup une goutte de sang jaillit de son sein, une autre la suivit puis une autre, et bientôt sa blanche tunique fut souillée de nombreuses tâches sanglantes.

Après s'être convulsivement débattue sur le gazon, elle s'élança dans l'onde, en faisant entendre un long gémissement et tout entra dans le silence.

 

Le lendemain on trouva à l'entrée du château le corps du comte étendu sur le sol, un poignard lui traversait le cœur et près de la blessure on vit un petit billet sur lequel étaient écrits ces mots :

- Je suis vengée.

Lorsqu'on voulut annoncer à la comtesse la mort de son époux, on la trouva étendue sur son lit et dévorée par une fièvre ardente ; mais tout à coup ses suivantes reculèrent d'horreur et sortirent précipitamment de la chambre en poussant de grands cris. Louise surprise porte instinctivement la main à sa tête et s'aperçoit qu'une tâche sanglante maculait son front.

Cet incident agita tellement son âme, que deux jours après elle était au bord de la tombe. Ce fut dans ces circonstances qu'elle donna le jour à un bel enfant...

 

Le fils de la comtesse eut six enfants, et tous portèrent au front ce stigmate de punition. Ce n'était d'abord qu'un petit point rougeâtre, puis vers sept ans ce point s'élargissait et ressemblait enfin à une tâche sanglante.

Cette marque distingua pendant sept générations la postérité de la comtesse. Enfin Radolphe, le dernier des Ralph, n'eut qu'une fille. Sans doute la colère de la fée était apaisée. Aucune trace sanglante ne souilla le front pur de cette enfant.

Si l'on croit la tradition, cette localité aurait reçu le nom de Carrouges, pour rappeler la triste punition qui avait pendant si longtemps affligé l'illustre famille des Ralph, et le mot Carrouge signifierait chair ensanglantée (caro chair, rubra rouge).

 

Souvent, disent les habitants de Carrouges, nous avons vu la jeune comtesse, ornée d'un voile noir, venir au pied d'un vieux hêtre pleurer son crime ; et si vous interrogez les habitants du voisinage, ils vous diront aussi que, fréquemment, ils ont vu, par une tiède nuit d'été, la belle fée sur le bord de la fontaine, revêtue d'une tunique ensanglantée.

 

Francis BOYER - La fée de la fontaine

VISIONS DE CHIEN (Campandré, Valcongrain, 14)

On rencontrait partout l'ombre de ces intéressantes bêtes, soit par unité, soit au nombre de deux le plus souvent; on les voyait faire irruption à chacune des extrêmités d'une "plianche", de l'encoignure d'un champ ou de son entrée, de derrière une haie, de l'entrée d'une sente ou d'un chemin de traverse. Il y en avait de tous les aspects.

Aux abords de la "Croix Allamain", vers le pays de Campandré, mouvementé et assombri par les sapinières, c'était ou bien un chien de garde, à poils frisés parsemés de taches blanches, qu faisait peur aux chevaux, ou de deux molosses qui accostaient les passants, l'oeil ardent et les accompagnat soit le nez sur les talons, soit en leur faisant escorte jusqu'à ce qu'ils crussent les avoir suffisamment effrayés. Ils disparaissaient alors au milieu d'une rafale de vent qui achevait de vous saisir.

Une autre fois, on les rencontrait encore, soit ensemble, soit isolément, assis sur leur train de derrière, sur le bord de la route ou près d'une caverne, ou à l'entrée d'une carrière; ils semblaient attendre quelqu'un et vous lançaient des regards foudroyants. 

On ne s'en débarrassait pas toujours facilement, ni de la même façon: cherchez-vous à en éloigner certains à l'aide d'un bâton, ils se plaçaient en travers du chemin sur le derrière, vous regardant avec des yeux luisants comme des chandelles, tout prêts à vous dévorer si vous persistiez. Et pour avoir raison de cela, il fallait les amadouer et leur parler.

En fondant sur d'uatres avec vigueur, on les déconcertait. Ils perdaient pied sitôt, s'éloignaient et laissaient le passage libre, mais continuaient à suivre néanmoins, pour épouvanter à distance.


A. Madelaine, Au bon vieux temps, Récits, contes et légendes de l'ancien Bocage Normand, 1907

TEL EST PRIS... (Flamanville, 50)

Défunte, ma mère m'a raconté ce qui lui arriva une fois en puchant la lessive. C'était à Flamanville.

Il y avait sur le feu une grande timbale remplie d'eau bouillante. Tout à coup, un bruit se fait dans la cheminée, puis il en tombe une trivelaine de chats gris, noirs, rouges et blancs.

" Elle eut bien peur ?

- Pas trop. Qu'est-ce-que ces chats pouvaient lui faire ? Ils paraissaient gelés.

- Chauffez-vous, minets, leur dit-elle."

Les chats ne se firent pas prier; ils s'installèrent près du feu, au bord des cendres, et se mirent à ronronner de satisfaction.

Ma mère attendait ce qui allait arriver. Elle pensait à un trésor, et cela lui aurait fait bien plaisir, à la pauvre vieille !

Mais Bonnin Mongardon, qui puchait avec elle, eut l'idée d'éprouver si c'était des vrais chats, des goublins ou des sorciers. Elle leur jeta de l'eau bouillante sur le dos, les chats se sauvèrent en soufflant et elle ne les revit plus.

Il n'y a rien là de drôle; Mais le lendemain,il y avait plusieurs gens du village qui n'osaient se montrer parce qu'ils avaient été brûlés. Ils s'étaient changés en chats pour faire une farce à ma mère, mais c'est eux qui avaient été attrapés.

Il y a des herbes qui, lorsqu'on en mange, peuvent vous tourner en toutes sortes de bêtes. Moi qui vous parle, j'ai connu à Flamanville un homme qui se mettait en mouton et allait se promener comme ça sur les falaises.

Jean Fleury, Littérature orale de la Basse-Normandie, 1884

LE LOUP GAROU (Sai, 61)


Il existait à Sai beaucoup de croyances superstitieuses, dont je ne puis donner ici qu'un simple aperçu.

- Vous connaissez, poursuit mon ami G..., l'ormeau qu'on appelle encore aujourd'hui l'ormeau au garrot, c'est un rejeton de l'ancien, que ma mère a encore vu. Il avait plusieurs brasses de circonférence.

Il se trouve dans les champs, à gauche de la route d'Almenesches, à environ 800 mètres du Pont de Fligni. Là, il y avait autrefois un fort village ; c'était le rendez-vous des garou. Quoique vous sachiez ce qu'on entendait par garou, je vais vous citer un trait qui fait connaître quelle sorte de personnages c'était.

Un individu avait-il commis un crime ou même un simple délit sans qu'il fut possible de l'atteindre, s'était il permis par exemple de noyer le chien de son voisin, celui-ci ne pouvant le traduire en justice, parce qu'il n'avait pas de témoin, allait le dénoncer au curé de la paroisse qui, dans un quérimoni ou monitoire, exhortait le coupable à se présenter devant le juge et à avouer son crime, sous peine d'être excommunié, débaptisé, livré au diable.

Le contumace était alors forcé de revêtir une sorte de "saye" de poil appelé haire, et de parcourir ainsi, à moitié nu, pendant sept ans, cette paroisse.

 

Quand arrivait l'heure fatale fixée par le diable, le malheureux était contraint de partir, quelque temps qu'il fit, la haire alors s'agitait d'elle-même et il se sentait tourmenté jusqu'à ce qu'il fut parvenu au lieu que le diable lui avait assigné.

Il trouvait au lieu du rendez-vous plusieurs compagnons d'infortune, arrivés chacun de leur côté. C'était une espèce de sabbat. Malheur aux chiens et aux chats qui se rencontraient, sur leur passage, ils était infailliblement dévorés par les loups garous.

 

Plus d'une femme a vu son mari rentrer exténué de fatigue, et arrachant du fond de son gosier des pattes de chien…

Mon arrière grand-mère m'a dit avoir plusieurs fois assisté au monitoire. Elle me racontait qu'une pauvre femme, revenant la nuit d'Argentan, avec un paquet de chandelles, fut accostée par un individu portant la haire et courant le garou, qui se jeta sur elle et la dévora.

Ce garou n'était autre que son propre mari qu'elle n'avait pas reconnu. Elle s'en aperçut le matin en apercevant du suif et des mèches de chandelle entre les dents de l'infortuné loup-garou.

 Louis DUVAL - Notes sur la paroisse et les seigneurs

07/04/2012

Sommaire Contes & Légendes de Normandie

Il ne pouvait en être autrement !

Comment aurais-je pu éviter cette partie de la Gaule, berceau de notre famille. Par respect pour mon père qui y a grandit, pour mes grand-parents paternels qui y sont nés et qui y reposent à tout jamais (Flers, Briquebecq), ce chapitre s'imposait. 

Par ailleurs, les Celtes y ont laissé quelques traces, alors...


prochainement

 

La Fée de la Fontaine (Carrouges, 61)

A en Perdre la Tête (Arclais, 14)

La Brèche du Diable (Caen, 14)

La Biche (Evreux, 27)

A Bon Entendeur (Graville, 76)

Capet Touzé (Aubermesnil, 76)

La Fosse d'Arthour (Mortain, 50)

La Rebette & le Hibou (Cherbourg, 50)

Le Bâton de Saint Blaise (-Saint-Germain des Grois, 61)


Le Bâton de Saint-Blaise (St-Germain des Grois, 61)

Le Fils de Jean (Sottevast, 50)

Les Oies du Pirou (Pirou, 50) 

Le Moine de Saire (Réville, 50)

Le Dragon de Villedieu (Villedieu les Bailleul, 61)

Jean Le Loup (Verrières, 61)

La Fosse Arthour ( Mortain, 50)

Le Trou Baligan ( Flamanville, 50)

Le Chien Espion ( Gréville, 50)

Le Poulain de Souleuvre (Bocage Virois, 14)

La Corne du Diable ( Evreux, 27)

Jaloux mais Pieux ( Préau, 27)

Noël de l'Avocat ( Bayeux, 14)

La Pierre Dyallan (Jurques, 14)

Le Chêne au Muet (Athis, 61)

Le Pré de la Fontaine (Sai, 61)

Les Bières (Bricquebec, 50)

La Ville Souterraine (Bricquebec, 50)




LE BATON DE SAINT BLAISE (Saint-Germain-des-Grois, 61)

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Flèche début de texte.gifA Saint-Germain-des-Grois, il existait autrefois un "bâton de saint-Blaise", une sorte de bâton surmonté d'une châsse. Chaque famille tenait à l'honneur d'avoir, au moins pendant une année, la garde de ce précieux bâton qui portait bonheur. Le jour de la fête paroissiale, cette famille offrait le pain bénit à l'église.

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Voici près d'un demi-siècle, un brave Percheron, possesseur du précieux talisman, le rendit à son curé, avant l'expiration de l'année, en disant qu'il nen voulait plus, attendu qu'il avait laissé crever un viau.

Depuis lors, le bâton fut recherché et la coutume finit par disparaître.


Félix Chapiseau, Le folk-lore de la Beauce et du Perche, 1902

LE FILS DE JEAN ( Sottevast, 50)

 

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C'était en hiver, le soir. Un certain nombre de voisins et de voisines étaient venus faire la veillée chez Jean des Domaines. Dans la vaste cheminée, un feu de fougères et d'ajoncs brûlait en pétillant et en répendant une fumée qui ne s'envolait pas toute par son conduit naturel. Sur le feu un vaste chaudron chauffait, plein de pommes de terre que l'on faisait cuire pour les "vêtus de soie". C'est ainsi qu'on appelle les cochons, quand on veut parler avec respect.

A l'un des angles de la cheminée, le maître de la maison fabriquait un bingot, sorte de corbeille composée de boudins de paille, liés de tiges de ronces fendues et flexibles. A l'autre angle, son vieux père, que son âge dispensait du travail, un bonnet de laine rouge et bleue sur la tête, regardait, et se taisait le plus souvent, mais sortait quelquefois de son silence pour lancer un mot piquant qui faisait éclater le rire sans qu'il perdit lui-même son sérieux.

A côté de lui, le plus jeune fils raccomodait son fouet. La dame du logis, debout, allait et venait, donnant des ordres endisposant dans des terrines le lait rapporté de la traite du soir, enlevant la crème qui s'était formée sur le lait déjà reposé, que l'on acuumulait dans une chiraine en attendant qu'il y en eût suffisamment pour faire du beurre, tandis que le lait écrémé était versé dans un chaudron pour la nourriture des veaux. 

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Les veilleurs et veilleuses étaient groupés autour d'une lampe de fer de forme antique, fixée par une pointe dans un bégaoud, grand bâton orné d'un pied et percé de trous dans lesquels on enfonçait, à la hauteur voulue, le manche pointu de la lampe. Les femmes cousaient, les jeunes gens teillaient du chanvre ou dépoullaient les joncs de leur écorce afin d'en tirer la moelle pour faire des mèches. Une servante, agenouillée ou plutôt assise sur ses talons au milieu de l'âtre, entretenait le feu.

De temps en temps, un gobelet plein de cidre circulait à la ronde. On chantait, on causait, on contait des histoires qui faisaient rire ou qui faisaient peur. Le vent soufflait bruyamment dans la cheminée. On entendait la pluie tomber, lourde et régulière, au dehors, et l'on se sentait heureux d'être à l'abri.


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Un homme entra en refermant brusquement la porte comme quelqu'un qui se dépêche:

" Bonsoir, bonnes gens ! Il fait meilleur ici que dehors, allez !

- Ah! c'est vous, Jacques Léveillé, venez ici vous sécher."

Tout en s'approchant du feu, il secouait son chapeau, que la pluie avait fortement maltraité.

" Dites donc, Jacques, dit un petit garçon, quand votre chapeau fera des petits, j'en retiens un.

- Venez, brave homme, lui dit Jean des Domaines; chauffez vous, il y a un peu de fumée,mais on n'en meurt pas.

- Mieux vaut chaude fumée que froid vent. Le fait est qu'il pleut à ne pas mettre un chien dehors.

- A propos de chien, qu'est donc devenu Nerchibot ? Il n'est pas là ce soir.

- Non, il a peut être eu peur de la pluie.

- Qu'est-ce que c'est que ce chien ? D'où vient-il ?

- Je n'en sais rien; il s'est arruelé comme ça chez nous.

- Il y a peut-être dans la maison un trésor qu'il est chargé de garder.

- Je ne crois pas. Il y a longtemps que la maison existe, on n'y a jamais rien vu.

- C'est cent ans après l'enfouissement du trésor que le goublin se montre, dit une voix.

- Nerchibot, d'ailleurs, n'a pas l'allure d'un goublin. Il est triste comme un chien qui a perdu son maître, un boustolier de la Saint Nazé, peut-être, à qui il sera arrivé malheur ou qui l'aura oublié. Il entra ici un soir, efflanqué, affamé. On lui donna des pommes de terre destinées aux cochons, il se jeta dessus. On eût dit qu'il n'avait pas mangé depuis huit jours. Et depuis lors il revient tous les soirs, il mange et s'en retourne, masi parfois il vous regarde avec des yeux quasi humains."

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En ce moment un chien aboya à la porte, on lui ouvrit. D'un bond il s'élança au milieu de la salle, il était tout dégouttant d'eau. Après s'être un peu secoué, il se dirigea vers Jean des Domaines en remuant la queue, puis il se cousha dans l'âtre.

Il avait l'air d'être chez lui. Tout en se chauffant,il regardait les veilleurs comme pour les reconnaître.

" Drôle de bête tout de même ! dit Jacques Léveillé. Si j'étais de vous, je l'éprouverais pour voir si c'est un vrai chien ?

- L'éprouver ? Comment ? "

Tous les yeux se tournèrent vers le chien avec une certaine inquiétude. Il semblait écouter mais il ne bougea pas.

" Ici, à Gréville, au hameau Fleury, dit un jeune garçon, il y avait un gros chien noir qui venait aussi se chauffer au coin du feu. Un domestique imagina de faire rougir la pierre sur laquelle le chien s'asseyait tous les soirs. Il se brûle. En voyant entrer le domestique qui lui avait fait ce tour, il le reconnut, il se jeta sur lui et voulait le faire sauter par la fenêtre. Le domestique appela au secours, plusieurs personnes accoururent, le chien se sauva et depuis on ne le revit plus. Mais on est bien sûr que c'était quelqu'un du voisinnage qui s'était changé en chien pour voir ce que les gens diraient."

On raconta encore plusieurs histoires de ce genre. Les uns y croyaient, les autres s'en moquaient. Quelqu'un fit remarquer que la pluie avait cessé et qu'il était déjà tard. Chacun avait fini la tâche qu'il s'était imposée. On se retira. La maîtresse de la maison et els servantes allèrent préparer les lits, et Jean des Domaines resta seul avec le chien.

Celui-ci, après avoir mangé les pommes de terre qu'on lui avait données, s'était installé dans un coin de l'âtre et ne paraissait pas disposé à sortir.

" Est-ce que tu vas te coucher là ? lui dit Jean des Domaines."

Le chien le regarda, étendit les pattes en avant comme pour indiquer qu'il voulait s'établir là à demeure.

" Veux-tu bien t'en aller ? lui dit Jean des Domaines d'un ton de menace."

Le chien le regarda d'un air suppliant et s'arrangea encore mieux pour dormir à son aise. Jean des Domaines, impatienté, lui donna un coup de pied.

" Je te ferai bien partir.

- Ah! mon père, lui dit le chien d'une voix humaine, si vous saviez en quel état je suis réduit, vous auriez pitié de moi."

Jean des Domaines recula abasourdi.

" Un chien qui parle ! qu'est-ce que cela veut dire, mon Dieu !

- Cela veut dire, mon père, qu'au séminaire où vous m'avez envoyé pour étudier et où vous me croyez toujours, j'ai lu dans un livre que j'ai trouvé ouvert chez le supérieur, un jour qu'il était absent, et je me suis senti tout à coup devenir chien. J'ai erré pendant quelques temps, puis un beau jour, je me suis dit qu'il valait mieux revenir chez vous, mon père, et me voilà."

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Jean des Domaines avait bien entendu raconter des histoires de ce genre. On lui avait bien dit que tous les prêtres ont un livre mystérieux, le grimoire, qui produit des effets fort étranges quand on le lit. On lui avait bien dit que le curé de Jobourg, pour avoir lu un pareil livre, était resté trois jours en enfer, amsi comme au retour il n'avait pu en direque ce que tout le monde en disait, Jean ne croyait pas à ces métamorphoses, il ne croyait pas à ce voyage. Et voilà maintenant que ce chien lui parlait et prétendait être son fils !

" Mais si ce que tu dis là est vrai, que faire pour te rendre forme humaine ?

- Ce n'est pas très difficile, mon père. Il faut défaire ce que j'ai fait, délire ce que j'ai lu, c'est à dire à rebours. C'est ce qu'on a fait pour rappeler le curé de Jobourg.

- Mais où est le livre que tu as lu ?

- A Sottevast, chez le supérieur du séminaire.

-Mais il faudrait retrouver la page ?

- J'ai laissé le livre ouvert - Mais si on lisait un autre passage que celui que tu as lu, n'ariverait-il pas malheur ?

- Oui, le lecteur pourrait aussi être changé en bête ou aller en enfer. Mais il faut se  mettre à deux. Si l'un des deux voit son camarade disparaître, il délit le passage et l'autre revient ou reprend sa forme.

- Malheureux enfant ! Reste ici. On te nourrira. Ne dis rien à ta mère. J'irai à Sottevast et je tâcherai d'arranger tout cela. Dors en attendant."

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Le lendemain, Jean des Domaines prit un prétexte et s'en alla à Sottevast. On retrouva le livre et la page, et son fils reprit forme humaine. Mais il se promit bien de ne plus lire au hasard des livres inconnus qui se trouvaient sous sa main.


Jean FLEURY - Littérature orale de Basse Normandie (1884) 

06/04/2012

LES OIES DU PIROU ( Pirou, 50)

Pirou, Normandie, Les oies du Pirou, conte, légende


pirou,normandie,les oies du pirou,conte,légendeIl existe sur les bords de la mer, entre Coutances et Lessay, un château nommé Pirou, dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Maintenant au milieu d'une plaine aride, nue, exposée au vent de la mer, jadis il était entouré de hautes forêts.

Pirou, Normandie, Les oies du Pirou, conte, légendeC'est un fait dont M. de Gerville a trouvé la preuve dans les anciens titres dans la Châtellenie. La cause probable du changement dans la nature du terrain est le rapprochement de la mer qui incontestablement, depuis un temps immémorial, dévore par degré les rivages de la presqu'île du Cotentin, et dont les vents, comme il est notoire sont si funestes à la croissance des arbres. Quoiqu'il en soit, voici ce qu'un auteur du siècle de Louis XIV, connu sous le nom de Vigneul-Marville, et le savant Bullet, dans son Dictionnaire Celtique, nous racontent qui arrivait de leur temps au château de Pirou, fait singulier que le premier déclare tenir du seigneur de ce château même.
pirou,normandie,les oies du pirou,conte,légendeAu printemps de chaque année, une grande quantité d'oies sauvages, venant des marécages voisins, s'abattaient dans les cours et les fossés du château pour y faire leurs petits. Les habitants avaient soin de préparer à ses hôtes des nids commodes avec de la paille. Pendant leur séjour, ces volatiles parcouraient avec la plus grande familiarité le château et les jardins. Quand les petits étaient assez forts pour voler, toute la colonie disparaissait en une nuit sans qu'on s'en aperçut, et c'était pour jusqu'à l'année suivante. Voilà ce que nous trouvons attesté comme une chose constante et vérifiée. Maintenant voici, d'après les mêmes auteurs, l'histoire merveilleuse bâtie sur ce fondement et qu'avait conservée une tradition locale d'une ancienneté indéfinie.
pirou,normandie,les oies du pirou,conte,légendeLorsque les Normands, nos ancêtres, sous la conduite du brave Rollon, faisait la conquête de la Neustrie qui leur fut concédée plus tard par le Roi de France, il se trouva un château qui, le dernier de tous, résista à leurs efforts ; c'était le château de Pirou, bâti par la puissance des fées, et d'une telle force que les Normands désespéraient de s'en emparer autrement que par la famine. Ce fléau ne tarda pas effectivement à tourmenter la garnison.
Les Normands jurèrent que, dussent-ils y périr, ils ne partiraient pas de là que cette redoutable forteresse ne fut prise.

 Un matin, ils sont surpris de ne plus entendre aucun bruit dans l'intérieur du château ; pas un homme n'apparaît ni sur les remparts, ni sur les tours, ni aux croisées. Ils ne doutent pas d'abord que ce soit un piège, et se gardent bien de monter à l'assaut.

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Plusieurs jours s'écoulent et toujours même silence. Et enfin, ils se décident à escalader les murs qui étaient d'une prodigieuse hauteur, et ils entrent dans la place.
Ils n'y trouvent pas une âme ; je me trompe, il y avait un vieillard couché malade à l'infirmerie, qui n'avait pu suivre les autres, et qui raconta aux Normands comment la garnison s'était enfuie miraculeusement.

pirou,normandie,les oies du pirou,conte,légendeLa magie était cultivée de père en fils, par les seigneurs du château, qui en conservaient les livres très précieux. Quand les assiégés avaient vu qu'ils manquaient de vivres, et qu'ils seraient bientôt forcés de se rendre, ils s'étaient transformés en oies sauvages et envolés par dessus les remparts.
Les Normands se rappelèrent alors qu'effectivement la veille du jour où un silence général avait commencé à régner dans le château, ils avaient vu plusieurs volées d'oies s'élever au dessus des toits, puis allaient s'enfoncer et disparaître dans les forêts et les marécages voisins. Mais on ne songe jamais à tout, quoiqu'on soit magicien.
La métamorphose avait été très bien opérée, mais on n'avait pas prévu comment, une fois hors du danger, on reprendrait la figure humaine. Plus de livres alors, plus de moyens même d'articuler une parole. Force fut donc aux malheureux de rester, sous leur nouvelle forme, habitants des marais.
pirou,normandie,les oies du pirou,conte,légendeQuand les Normands eurent embrassé la religion chrétienne, tous les livres magiques du château furent brûlés ; par conséquent moins d'espérance que jamais pour les malheureuses victimes de la métamorphose. Seulement, chaque année, cette race infortunée de volatiles revient visiter son ancienne patrie.

pirou,normandie,les oies du pirou,conte,légendeTel est le récit que, de génération en génération, on répétait dans le manoir féodal de Pirou. Si l'histoire doit être une image des siècles passées, les fables merveilleuses qui ont obtenu crédit rentrent dans ce domaine et peignent souvent mieux les hommes qu'une froide et sèche énumération de noms propres et de généalogies.

J. COUPPEY - in Annuaire du Département de la Manche (1835) 

LE MOINE DE SAIRE (Réville, 50)

Réville, Normandie, conte, légende, le moine de Saire


réville,normandie,conte,légende,le moine de saireDepuis Saint Vaast la Hougue jusqu'à Réville, petite commune qui occupe une langue de terre qui forme une pointe avancée dans la Manche, s'étend une chaussée qui sépare la mer d'immenses maré-cages constamment impraticables. Cette chaussée se termine en pont jeté sur la Saire à son embouchure, en face d'une île appelée Tatihou, sur laquelle est construit un lazaret.

A part les marécages, cette contrée est du plus bel aspect. La campagne se déroule au pied de magnifiques collines, mur naturel de champs fertiles et verdoyants. Sur la dernière hauteur, semble de loin faire un pas dans la mer, s'élève la Pernelle, humble et modeste monument pour la prière du pauvre qui seul habite cette côte. Là, toujours exposée aux orages, aux ouragans, cette modeste église n'a jamais failli à son devoir de bienfaisance. Son but à elle n'est pas de faire l'admiration des curieux et des artistes, mais de sauver des dangers sans nombre que présent la côte, les marins auxquels elle indique les roches aiguës, écueils traitreux cachés sous une mer tranquille. Pour les marins, gens au cœur croyant, pour les habitants de ces campagnes, hommes simples et pénétrés des anciennes chroniques, tant de malheurs arrivés sur ces écueils n'ont pas de cause naturelle, c'est une puissance surhumaine qui les dirige, et voici le récit qu'ils en font.

réville,normandie,conte,légende,le moine de saireUn soir, au baisser du jour la gentille Milly, la fille d'un vieux pécheur dont la cabane, dominant les environs, était bâtie ainsi qu'un nid de mouettes, sur le sommet des rochers de Réville, tout à l'angle de la pointe du cap, revenait de ramasser des coquillages, qu'elle avait recueillis dans une corbeille d'osier. Elle se hâtait, car la mer était basse depuis longtemps, et sur ce rivage uni le flux et le reflux se font en un instant. La belle enfant s'en allait chantant quelques refrains d'un vieux noël, dont l'air se modulait sur sa marche, comme il se prêtait aux manœuvres des marins ou au travail des pécheurs. En tournant quelques blocs de falaise, sur lesquels elle recueillait parfois des moules, elle aperçut un jeune homme qui était assis et semblait plongé dans de profondes réflexions. Elle s'inclina, car le rêveur n'était autre que messire Hamon de Réville, second fils du seigneur de la paroisse. Elle essaya même d'exciter son attention par un léger bruit, mais ni sa révérence, ni son mouvement ne purent tirer Hamon de sa rêverie. Tournant alors sa tête vers la mer qui devait remonter bientôt et submerger les falaises, elle s'approcha de lui, et vivement émue de son audace, elle frappa doucement de sa main sur son bras. Il leva brusquement la tête :

" Qui me dérange ?
- Monseigneur, dit elle en baissant les yeux, excusez moi."

En voyant cette charmante fille, Hamon s'était apaisé bien vite

" Que voulez vous ? lui dit il avec bonté.
- Monseigneur voici l'heure de la marée.
- Que m'importe ?
- C'est que vous ne pouvez rester ici ; la mer couvre ces rochers à plus de dix pieds.
- Et bien ? dit il avec indifférence.
- Mais, monseigneur, si vous ne vous hâtez, j'entends le flot qui vient et vous serez noyé.
- N'est ce que cela ?
- Oh ! de grâce ! de grâce ! monseigneur ! suivez moi.
- Je peux mourir ici, dis-tu ?
- Au nom du ciel, fuyez.
- Va, mon enfant, merci et adieu.
- Mais cela ne se peut pas ! Je vous en conjure ; voyez, voyez l'écume blanche qui devance les lames, nous n'avons plus que quelques minutes. Au nom de ceux qui vous aiment, venez !
- De ceux qui m'aiment ! reprit il avec amertume. De ceux qui m'aiment ! Va, pars, fuis, mon enfant, tremble pour toi, songe à ceux qui t'aiment, toi, mais moi !...
- Monseigneur, dit elle alors résolument en posant à terre sa corbeille, il ne sera pas dit qu'un bel et brave gentilhomme comme vous sera mort devant moi, sans que j'y misse obstacle, et puisque vous voulez rester ici, j'y demeurerai aussi.
Cela dit, elle s'assit sur un roc, les bras croisés.
- Par l'âme de ma mère, s'écria Hamon, tu es une admirable femme ! C'est moi qui céderai ; Dieu ne veut pas que je meure ce soir car je serais damné de te faire mourir avec moi. Conduis moi par le plus bref chemin."

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Milly reprit silencieusement sa corbeille, la plaça sur son épaule, et plus leste qu'une barque favorisée du vent, elle prit sa course si rapidement, malgré son fardeau, que son compagnon avait peine à la suivre. Ils mettaient à peine le pied sur la chaussée que le flot arrivait bouillonnant en frapper la base et s'y briser en mille jets qui tombaient comme une pluie fine.

" Tu m'as sauvé la vie, dit Hamon, c'est un funeste présent que je te dois, mais parle, que veux tu ?
- Moi ? Monseigneur, oh ! mais que pourrais je vous demander ? Je ne veux rien.
- Si fait ! si fait, j'exige ...
- Eh bien ! Promettez moi de ne plus avoir de ces vilaines idées, car c'est un grand mal de se tuer ; la vie est si belle !
- Oui, mon enfant, pour toi la vie est belle, parce que, autour de toi, tout est tendresse et amour.
- Oh ! oui, monseigneur, j'aime tant mon père, il m'aime tant aussi !
- Ton père, ce n'est que ton père que tu aimes !
- Et vous voulez mourir, vous qui avez aussi un père, et qui avez de plus que moi un frère qui vous chérit.
- Comment te nomme-t-on, ma jolie pêcheuse ?
- Milly.
- Milly, aime toujours ton père, sois heureuse, bénis Dieu qui t'a fait naître pauvre.
- Monseigneur, vous m'avez promis de ne plus jamais songer à mourir ?
- Adieu, Milly, mon ange protecteur, l'heure s'avance, ton père, ton père qui t'aime s'inquiète de ta longue absence, va le rejoindre.
- Vous m'avez promis...
- Tu es mon ange, je te dois la vie, je vivrai, je souffrirai, adieu, Milly, va embrasser ton père.
- Bonsoir, monseigneur, dit elle d'un accent si triste qu'il fit venir une larme dans les paupières de Hamon."



réville,normandie,conte,légende,le moine de saireElle prit le sentier qui menait à sa chaumière, et en se retournant plusieurs fois dans le trajet, elle aperçut le chevalier immobile à la place où elle l'avait quitté, les yeux tournés vers elle.
A la veillée, tandis que son père raccommodait les mailles d'un filet, elle ne chanta pas comme à l'ordinaire, sa main laissa par moment son fuseau inactif, elle songeait qu'il était bien triste qu'un beau gentilhomme comme le second fils de monseigneur de Réville, ne fut pas heureux.

" Mon père, dit elle tout à coup, est il vrai que monseigneur ait de la préférence pour un de ses fils ?"
A cette question le vieillard la regarda en souriant :
" Quoi ! Tu t'occupes aussi des médisances du village ! Laisse cela, mon enfant, aux bavards, aux oisifs ; les affaires des grands ne regardent pas les petits ; monseigneur ne peut faire autrement que de donner tous ses biens avec ses titres à son fils aîné : c'est l'usage, c'est la loi.
- Mais qu'aura donc l'autre ?
- L'autre ? Une robe de moine.
- Ah ! Je comprends tout maintenant.
- Que dis tu donc ?
- Je comprends ce qu'on dit dans le village.
- A quoi bon t'occuper de ces choses ?
- C'est vrai, j'ai tort, dit elle en l'embrassant, Dieu est bon, j'ai un père qui m'aime."


réville,normandie,conte,légende,le moine de saireLe lendemain sur la grève elle vit venir à elle messire Hamon. Sa poitrine éprouva un serrement indéfinissable, qu'elle n'avait jamais ressenti ; son visage bruni par le soleil se colora plus vivement encore ; elle s'arrêta, n'osant ni avancer, ni reculer, attendant. Elle était admirable ainsi la fille du rocher, la tête couverte d'un large chapeau de paille entouré d'un ruban de couleur, les cheveux comme le jais, tombant en deux tresses sur les épaules, le sein couvert d'un corsage rouge, et n'ayant pour tout autre vêtement qu'un court jupon à rayures. Ce n'était pas une femme frêle comme un roseau, pâle comme une marguerite fleurie sous la mousse, ce n'était pas non plus une amazone au regard hardi, ses formes arrondies étaient admirablement modelées, son visage était régulier et presque fier, son teint légèrement cuivré était adouci par le contraste adorable de deux yeux bleus d'une douceur extrême.

" Que vous êtes jolie ! Milly, dit le chevalier en prenant une main qu'elle n'osa retirer."

Ce compliment accrut son embarras.

" Vous m'avez dit hier que vous n'aimiez que votre père.
- Oh ! Certainement ! Répartit-elle avec un empressement qu'elle eut voulu ensuite dissimuler.
- Celui sera bien heureux que vous aimerez autrement que d'un amour filial.
- Monseigneur, le temps passe, ma tâche n'est pas encore finie.
- Nous l'achèverons ensemble.
- Vous ! Monseigneur ! Elle montrait en souriant des dents plus blanches que l'ivoire.
- Moi, Milly, qui vous prie aujourd'hui de m'accepter comme compagnon de travail."


En même temps il se mit à ramasser aussi des coquillages.

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Lorsque la corbeille d'osier fut pleine ils regagnèrent la chaussée, et comme la veille, Milly se retournant à trois reprises aperçut Hamon immobile, la suivant du regard.

Les jours d'après ce fut de même, mais chaque fois les doux propos du chevalier devenaient plus tendres, chaque fois le cœur de la fille du pécheur battait plus fort. Si bien qu'un jour, assis à l'ombre, dans les falaises, Hamon lui racontait ses souffrances, et elle s'efforçait de le consoler en s'affligeant avec lui.

 " Hélas ! N'était-ce pas aussi injustice, cruauté ! Lui si jeune, si noble, si beau, parce qu'il avait un frère qu'on voulait marier à une grande dame, on le privait non seulement de ses biens, de ses dignités mais du bonheur ! Un ordre d'un père inexorable, juge souverain, despote absolu, avait décidé qu'il irait dans un cloître, ensevelir sous un froc sa jeunesse et sa liberté, son présent et son avenir ! Adieu donc beaux rêves, belles espérances ! Gloire, fortune, plaisirs, il fallait comprimer les battements de son cœur, les élancements de son âme. Mettre ce vaillant jeune homme dans un cloître, c'était river le couvercle d'un cercueil sur un vivant ; mais qu'importait à l'inflexible volonté de monseigneur de Réville, qu'importait au cœur sec et envieux du frère de la victime ! Il fallait que l'aîné d'une si noble race put faire grande figure par le monde, soutenir par les prodigalités l'éclat de son blason ; cela valait bien qu'on immolât ce second fils qui avait grand tort de se donner la peine de naître, vraiment !

- Que ne suis-je né comme toi, Milly, ignoré, pauvre, obscur ; il n'y aurait pas de déshonneur pour moi de vivre du travail de mes mains, et au lieu d'aller mourir de désespoir dans ce monastère maudit, je respirerais l'air libre de la mer, ayant pour me consoler de mes chagrins, pour me reposer de mes fatigues, le cœur et le sein d'une femme adorée !
- N'y a-t-il donc aucun moyen d'empêcher ce malheur ?
- Si fait ! Il en est un, chanceux, désespéré.
- Puis je vous y servir ?
- Tu y seras de moitié.
- Quel est-il ?
- La fuite. Tu m'accompagneras.
- Partout.
- Merci, merci ; je n'ai donc pas trop présumé de ton amour ! Demain, au point du jour, attends moi à la croix de bois au delà du pont de Saire. Quoi, tu pleures ?...
- Et mon père que j'oubliais !
- Ah ! C'est vrai ! Tu ne peux pas venir avec moi ! Allons, tu vois bien que je suis maudit ... Nous ne nous verrons plus ; demain, ce n'est pas au rendez-vous que j'irai, c'est au couvent.
- Eh bien ! Non ! S'écria-t-elle, non ! Que le ciel me punisse, que mon père me maudisse ; Hamon, vous l'emportez ; au point du jour, je vous attendrai à la croix du pont."

réville,normandie,conte,légende,le moine de saire

Elle fut exacte au rendez vous, mais Hamon ne vint pas. Son père, redoutant de la résistance de sa part, l'avait, pendant la nuit, fait enlever par ses gens et transporter malgré ses efforts furieux au couvent voisin. Une cellule obscure, un cachot, dirais-je , le reçut d'abord, jusqu'à ce que le désespoir cédant à la rage, la douleur à la colère, épuisé d'un mois de violences et d'imprécations, il sentit que la lutte était trop inégale, qu'il fallait se laisser attacher le joug, dévorer et cacher ces tortures.
Cette résolution prise, il se laissa sans murmure passer la robe blanche de novice, ceignit ses reins d'un grossier cordon, s'attacha à son côté au lieu de son épée un chapelet et un crucifix. Humble, pieux, modeste, il mérita d'être cité aux plus anciens mêmes comme un digne exemple, et le supérieur lui annonça un jour que par égard pour ses mérites on abrégerait le temps de son noviciat, et que sous peu il serait admis à prononcer ses vœux. Mais lui, honteux enfin d'une dissimulation qui répugnait à sa noble nature, à cette nouvelle il résolut d'accomplir un projet pour lequel il lui avait fallu tromper tous les esprits, capter la confiance, éloigner tous les soupçons. On n'avait pas songé une seule fois, depuis son apparente conversion, à visiter sa cellule. La fenêtre donnait sur la campagne ; il avait descellé un des barreaux de fer qui la garnissaient ; la nuit, quand chaque membre de la communauté fut endormi, il fit une corde de ses couvertures coupées en bandelettes et se laissa glisser.
Jusque là le ciel lui même semblait favoriser son évasion. La nuit était sombre à ne rien distinguer à deux pas. Le vent qui soufflait avec force apportait le bruit des vagues de la mer soulevées par l'orage. Il se dirigea de son mieux vers la pointe de Réville, vers la demeure de sa bien-aimée. En songeant à elle, son cœur battait d'un inexprimable sentiment d'amour, il oubliait de ce qu'il avait souffert, et l'ouragan, et la pluie qui tombait à torrents, et la liberté ! Il allait revoir Milly ! Son existence entière était dans un mot.
Traversant les champs, gravissant les rochers, il arriva jusqu'à la cabane du pécheur. L'orage était déchaîné dans toute sa fureur, les éclats du tonnerre ébranlait le ciel sillonné par mille éclairs. Les habitants de la chaumière étaient faits à cette formidable voix, le vieillard dormait profondément, et si Milly était éveillée, ce n'était pas le tonnerre qui causait son insomnie. Oh ! non, c'est qu'elle était ainsi depuis le jour fatal qui lui avait ravi celui qu'elle aimait ! Pour elle, pauvre fille, plus de repos, plus de sommeil, plus d'espérance ! Tout à coup sur sa couche elle tressaillit. Il lui sembla avoir entendu un léger bruit sur la porte. Ce n'était pas l'orage cette fois, ou le vent qui ébranlait la chaumière. On frappa une seconde fois trois coups ... Son cœur eut un pressentiment, elle alla ouvrir.

" Milly ! s'écria le novice en l'apercevant à la lueur des éclairs.
- Silence ! mon père repose.
- Que faire ?
- Tiens, le ciel s'éclaircit, l'orage s'apaise, la mer se calme, la barque de mon père est amarrée au bas de la falaise, tu sais manier la rame, là-bas est l'île de Tatihou, nous pouvons y trouver un abri.
- Mais ne crains-tu rien, regarde, les flots sont encore agités, le vent est contraire ?
- Moi aussi je sais ramer, à nous deux nous serons plus forts que les flots.
- Viens donc ! Et Satan nous soit en aide !
- Invoquons Dieu plutôt !
- Dieu ! fit-il avec un sourire qui fit une impression pénible sur sa compagne, Dieu ! Depuis il m'a abandonné et cet habit maudit que ses prêtres m'ont forcé de revêtir atteste de la reconnaissance que je lui dois.
- Hamon, dit la jeune fille effrayée de ces sacrilèges paroles arrachées par l'amertume à son amant, vous aviez raison la mer est mauvaise, retournons à la cabane, je vous y cacherai de mon mieux.
- Non pas, nous voici arrivés, l'autre rive est sûre ! En mer !


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Elle n'osa résister ; bientôt le frêle esquif quitta le bord. Mais le ciel devint plus sombre, l'ouragan gémit, les vagues s'élevèrent comme des montagnes. Les rames furent impuissantes contre les flots dont elle touchait parfois à peine la surface et dans lesquelles parfois elles se plongeaient jusqu'à la poignée, suivant que le sommet se trouvait à leur sommet et dans leurs sillons. Ce fut un horrible moment. Silencieux sur leur banc, les deux imprudents voyaient avec terreur une mort inévitable. Leurs rames furent enlevées par un coup de mer qui submergea à moitié l'embarcation. Alors, ils se virent tout à fait perdus et tombèrent pour la dernière fois dans les bras l'un de l'autre ; puis Hamon, se dressant tout debout essaya d'appeler du secours, par cet appel des marins en danger :

" Sauve la vie ! Sauve la vie ! "


D'abord la voix sinistre de la tempête lui répondit seule, mais enfin la nacelle portée par le roulis plus près des falaises permit à ses cris d'arriver à la chaumière du pécheur. Les naufragés aperçurent la clarté d'une torche allumée par lui ; ils le virent descendre près du petit havre où il arrêtait habituellement sa barque ; le brave homme croyait avoir à porter du secours à des étrangers en détresse. Ne la trouvant pas il dirigea ses regards vers le point d'où venaient ces cris, et il aperçut le novice qui tendait vers lui les bras, enveloppé comme un spectre dans les plis de la robe blanche.

" Malheureux ! s'écria-t-il, malheureux !"


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Au même instant il sembla que la mer creusât un abîme sans fond, le canot y fut précipité, les deux lames se rapprochèrent. La mer redevint calme, unie comme une glace, le ciel bleu, la lune éclatante, et on aperçut sur la pointe des falaises un vieillard agenouillé priant pour les morts. Il arrosait ses invocations de larmes douloureuses, car il avait trouvé déserte la chambre de sa fille bien-aimée.
Le ciel eut il égard à ses touchantes prières ? Oui sans doute, il ne fut pas plus rigoureux que ce vieillard si cruellement trahi et qui trouvait dans son cœur pardons, des prières, pas une imprécation. Mais comme nul ne pria pour l'âme du novice sacrilège, elle fut condamnée à errer jusqu'à la fin des siècles dans les lieux témoins de ses péchés. Depuis cette nuit terrible, quand un voyageur attardé est contraint de parcourir la chaussée qui sépare le marais de la mer, et que celle-ci est dans son plein, il n'a pas fait un court trajet qu'il entend des cris d'une affreuse angoisse ; il porte les regards vers le point d'où ils partent, une forme humaine, couverte d'un vêtement blanc, se débat sur les vagues. Le premier mouvement en pareille occurrence est de chercher à sauver le malheureux qui va périr, il regarde autour de lui ; précisément à ses pieds, il a un canot muni de tous ses agrès. Instinctivement, il détache la nacelle, la rame fait son office ; mais à mesure qu'il avance, la mer emporte l'être qui va périr, et dont la voix épuisée fait encore entendre ces mots :

" Sauve la vie ! sauve la vie ! "


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Le sauveteur redouble d'effort, tout entier à sa courageuse entreprise, il ne s'aperçoit pas qu'il va donner dans l'écueil le plus dangereux de toute la côte. Le courant saisit la barque qu'un bras fatigué ne peut retenir, l'entraîne en tourbillonnant sur la pointe des rochers perfides. Elle s'entr'ouvre et disparaît avec celui qui la montait. Alors un infernal éclat de rire retentit dans les airs et l'apparition fantastique s'évanouit à son tour. Le moine de Saire a rempli sa tache.

Octave FÉRÉ - Légendes et traditions de la Normandie (1845) 

04/04/2012

LE DRAGON DE VILLEDIEU (Villedieu-les-Bailleul, 61)

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Flèche début de texte.gifC'est un charmant pays que celui de Villedieu-les-Bailleul.

Le laboureur y peut semer à coup sûr son grain, le sol y est toujours fécond. Les prairies y sont verdoyantes et épaisses ! Les arbres y deviennent grands et vigoureux, les champs y sont abondants et fertiles. Aussi comme est joyeux l'aspect de ses belles campagnes ! C'est une contrée privilégiée dans la Normandie, si privilégiée pourtant déjà …

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Il n'y a qu'un lieu qui contraste avec cette nature vivante et vigoureuse, avec cette végétation si riante. Non loin du tertre sur lequel s'élève l'église, s'étend, sur une longueur de quelques centaines de pas, un ravin profondément creusé dans des roches calcinées. On a le cœur serré d'arriver ainsi, sans transition, dans cette solitude ; ce n'est plus la fraîcheur de la plaine, la beauté d'une campagne verte et riche, on a sous les yeux que quelques arbres rachitiques, produits comme à regret par une nature souffrante, quelques buissons de genets et d'épines, ce que Dieu donna à l'homme après sa chute. Le terrain, environné de rochers arides et brunis, n'offre ensuite que de la terre noire comme de la tourbe, des cailloux brûlés du soleil ; au milieu de ce site désolé coule un ruisseau ; mais ce n'est pas, comme ailleurs, une source limpide et joyeuse, celui-là mouille de ses eaux rares et troublé es quelques touffes de jonc desséchées qu'il agite en fuyant. En avançant un peu, on retrouve toujours la désolation et le deuil ; des bruyères et des ronces disputent quelque suc à des pierres au milieu desquelles on découvre une cavité de plusieurs pieds de diamètre. - C'était la retraite du Dragon.fantastique-dragon-00029.gif


Dans ce temps-là, tout était poésie et surnaturel, il y avait partout des génies et des fées cruelles ou bienfaisantes. Un crime, crime horrible, crime que la plume ne peut redire, que la bouche ne peut prononcer, que l'oreille ne peut entendre, fut commis par un puissant baron du pays de Villedieu. Les petits subissent toujours les fautes des grands…

Il n'y eut plus de danses le soir dans le village, plus de doux propos sur le gazon des taillis, plus de promenades dans les prairies.

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Un monstre, hideux et féroce, était venu en punition du crime ; il ravageait le pays, détruisait les moissons ; sa gueule était un gouffre et en sortait de la flamme et de la fumée.

Malheur alors au berger attardé dans la plaine, au laboureur conduisant son attelage, au pâtre gardant le bétail ; malheur ! le serpent dévorait tout !

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Dans une telle détresse, les plus sages du village, voyant que les cierges brûlées devant la Madone de l'église, les neuvaines et les messes étaient inutiles, s'en allèrent consulter un devin, homme habile et de grande réputation qui habitait une chaumière isolée.000002.gif

Plus d'une jeune fille avait tendu la main sous ses yeux clairvoyants, et maint jeune gars lui avait montré son front pour qu'il jugea son avenir. Il avait des secrets qui guérissaient tous les maux, des conseils qui calmaient tous les chagrins ; ses cheveux étaient blancs, sa parole tremblante mais son esprit était sain.

" Vieillards, dit-il aux envoyés, je sais ce qui vous amène. Le mal est terrible, le remède urgent. J'ai travaillé tous ces jours pour savoir le nom de l'enchanteur qui avait envoyé le serpent, je puis maintenant le consulter si vous le voulez, et essayer de le fléchir ; mais c'est un grand et sévère génie, je crains de ne rien obtenir."

Les vieillards se mirent à le prier si instamment qu'il leur dit de revenir sous trois jours, et qu'alors ils auraient la réponse.

 

Cette réponse était triste, la voici :

gifs_coquin035_ancien.gif" Que chaque mois, à la lune nouvelle, une jeune fille, la plus belle du pays, soit exposée à l'entrée de la vallée des Rochers ; le serpent s'en contentera ; mais si l'on manque une seule fois à acquitter ce tribus, il ne restera plus pierre sur pierre dans le village, ni un arbre debout dans tout le pays."

Les messagers, en revenant au hameau, avaient le front baissé, leur démarche était triste ; on comprit qu'ils apportaient une fâcheuse réponse.

La désolation se répandit bientôt dans toutes les chaumières, les pleurs y éclatèrent, pour la première fois, on vit des jeunes filles se plaindre d'être belles... Les mères (leur cœur est toujours tendre) se prosternaient devant l'autel de Marie, la mère sainte : les vieux pères croisaient leurs mains dans le temple ; mais le ciel était irrité.

Qui caressera nos cheveux blancs, s'écriaient les vieillards ? Qui consolera notre agonie, qui chantera aux veillées, qui déposera des fleurs sur nos tombes ?... Oh ! Qu'avons-nous donc fait pour que le ciel nous livre à ce mauvais génie…

 

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Le nom du dragon se répandit au loin, et l'on vit accourir pour le combattre de preux et nobles chevaliers, mais leurs dames ne revirent plus leurs écharpes... On citait, entre eux, le vaillant seigneur de Rouverai, qui commandait sur les plaines d'Argentan et la riche forêt de Gouffern. Jamais son cœur intrépide n'avait eu soupçon de la peur ; jamais sa poitrine ne s'était soulevée à l'approche d'un danger, les coups que portait son bras ne tombaient jamais à faux.

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Lorsqu'il entrait dans une lice de tournoi, tout chevalier baissait sa lance. Mais cette fois, sa taille de géant et sa force prodigieuse lui firent faute, ou plutôt ne servirent à rien ; victime comme ses prédécesseurs, il ne resta de lui qu'un cadavre, dont les ossements blanchis demeurèrent exposés sur le sol, monument de la faiblesse humaine contre la puissance surnaturelle.

Le monstre pourtant devait être vaincu, et des mains plus jeunes en triompheraient.

fantastique-dragon-00049.gifEntendez-vous résonner, sous les voûtes du vieux castel féodal, les sons harmonieux d'un luth ? Entendez-vous retentir des éclats d'enthousiasme lorsque la voix du jeune ménestrel a terminé chaque strophe de son hymne guerrier ?…

Voyez-vous comme les visages de ces nobles seigneurs sont animés ! Celui-ci, qui met la main sur la poignée de son glaive, c'est le très puissant comte de Pierrefitte.guerrier épée-bouclier.gif Cet autre, aux longs cheveux noirs qui tombent sur ses épaules, et qui a la figure en feu, il se nomme le baron des Yveteaux. En voici un qui a fait le tour de l'Europe pour combattre pour sa dame. guerrier 2épées.gifCelui-là a reçu cette balafre du plus redoutable roi d'armes qu'il n'a pas craint d'affronter... Ils sont tous réunis ici pour un tournoi qu'a fait publier, par la Neustrie entière, le seigneur de ce lieu. Mais quel est donc ce jeune chevalier aux cheveux blonds, et dont les yeux sont si beaux ? Il doit être de grand renom que le voilà placé à la droite du maître du château ? Cependant son front est triste, l'écharpe d'amour qui entoure son bras est noir, sa coupe reste pleine, tandis que les autres nobles hommes remplissent bien souvent la leur. C'est pitié, en vérité, de le voir si triste en si joyeuse compagnie ! Il doit avoir à peine vingt années, le duvet de son menton est rare et ses mains sont blanches. Quel chagrin le peut donc torturer ? Ah ! Ne l'avez-vous pas deviner ? C'est lui qui a été fiancé, il y a huit jours, avec Mathilde, la vierge au doux sourire, la voix tendre, au maintien gracieux ! ... Et demain c'est le premier jour de la lune nouvelle ; Mathilde est la plus belle des filles de la contrée, le sort l'a maudite !!!

Pauvres jeunes gens ! Il y avait bien de l'avenir pourtant dans leur cœur ! Ils étaient bien beaux pourtant tous les deux !

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Ah ! Ne doit-il pas être justement déchiré dans son âme, lorsqu'il songe que ces belles tresses brunes qu'il aimait voir flotter, ces bras arrondis et blancs qu'il devait presser, cette taille de sylphide, ce teint frais et velouté, tout ce trésor qui était à lui, va lui être arraché. Le nid nuptial, ce sera quelques rochers souillés de sang et de limon ; les soupirs d'amour, d'horribles gémissements ; et l'épousé avec ses paroles de joie : un monstre féroce qui déchire et pollue !

 

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Mais quels chants a donc dit le barde ? Tous les chevaliers sont debout, l'épée à la main. Quelle puissance il y a dans ses accents pour les émouvoir si vivement !

" Elle ne mourra pas, s'écrie Francisque, et, saisissant sa lance, il se couvre de sa pesante armure, de ses cuissards de fer, ordonne de harnacher son cheval de caparaçons de bataille et les voilà tous deux, masses de fer, s'avançant contre le repaire du serpent.

- Elle ne mourra pas, ont répété les chevaliers, comprenant leur compagnon, et applaudissant à son généreux dessein.

- Dieu et ma Dame..."

Francisque articule ces morts sacramentels, frémissant de colère, d'amour et aussi ... de jalousie ! Il aperçoit le monstre, prêt à s'élancer sur lui.

 

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Alors il y eut une lutte horrible entre le dragon et le beau fiancé. Le cheval, intrépide comme son maître, bondissait autour de la bête furieuse, qui, vomissant des tourbillons de fumée et de souffre brûlant, cherchait à les enlacer de ses mille nœuds mortels. La lance souple et solide de Francisque lui porte plusieurs coups, elle entre sous la gorge.

- Oh ! Le dévouement de l'amour aura sa récompense ! Voyez, le dragon est étendu sur le flanc, il palpite, son sang noir et bitumineux coule plus fort que les eaux du ruisseau dans lesquelles il se débat.

Vaines espérances ! Comme le chevalier s'avance pour donner le dernier coup, le redoutable reptile profite de la confiance de son adversaire, le renverse avec sa monture, l'étouffe de son souffle infernal et tous trois perdent la vie...

Le guerrier généreux fut ainsi enseveli dans ses drapeaux.

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L'écho du ravin redit le dernier nom que prononça sa bouche ; ce nom était : Mathilde !

 

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On rapporta avec respect les restes sanglants du jeune héros, un long cortège défila dans le cimetière et la terre se referma. Mais le lendemain, le glas retentit encore pesamment dans le clocher ; il y eut encore des prières pour les morts... Le ciel avait eu pitié de Mathilde, il avait repris son âme pour achever dans le ciel l'union fiancée sur la terre.

 

Octave FÉRÉ - Légendes et traditions de la Normandie. (Rouen, 1845)

JEAN LE LOUP ( Verrières, 61)

 

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verrières,conte,légendeVers l'année 1557, il y avait au village, qu'on a nommé depuis la Croix, une chaumière habitée par un homme à la mine peu rassurante et terriblement redouté de ses voisins ; on l'appelait Jean-Loup.

Il ne travaillait jamais et, bien qu'on ne lui connût aucun bien que sa cabane, il ne manquait de rien et ne demandait rien à personne. Il est vrai que beaucoup d'objets disparaissaient souvent dans le quartier ! Sans chercher à éclaircir les soupçons, les paysans d'alentour qui le craignaient fort le regardaient plutôt comme un sorcier dangereux qu'il fallait ménager.

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Un jour, cependant, qu'il fut surpris en flagrant délit, Jean-Loup fut saisi pour être conduit dans la cour du château de Verrières, afin d'y être fustigé devant le public. Le long du chemin, Jean-Loup faisait de terribles menaces à ceux qui le traînaient et, à la faveur d'un violent orage, se dégagea sans peine des mains de ceux qui ne le retenaient qu'en tremblant.

Il gagna rapidement la campagne sans que personne n'osa même le poursuivre.

Depuis ce temps là, on le revit plus jamais dans le pays.

 

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Peu de temps après la disparition de Jean-Loup, les voisins s'aperçurent qu'à la tombée de la nuit, un loup de taille énorme venait, presque chaque soir, rôder autour de sa cabane, devenue déserte. Il étrangla net, un jour, un pauvre père de famille, chargé d'enfants.verrières,conte,légende

 

À cette nouvelle, tous les gens du pays furent convaincus que l'animal hystérique n'était autre que Jean-Loup, lui même, qui revenait visiter son ancienne demeure et se venger de ceux qui avaient voulu le faire châtier.

 

 

 

Le seigneur de Verrières fit vainement organiser des battues pour prendre ce loup, qui, chaque jour, enlevait des volailles, des brebis, s'attaquait aux enfants, jetant partout l'épouvante.

verrières,conte,légendeEn désespoir de cause, le curé de Verrières ordonna une neuvaine publique qui devait se terminer le jour de la saint Marc. Ce jour là, 25 avril 1558, le ciel était couvert de gros nuages très lourds et chargés d'électricité. Alors que la procession, revenant par la croix de Saint Louis, allait rentrer à l'église, au moment où les fidèles en prière passaient derrière l'ancienne demeure de Jean-Loup, tout à coup, on vit surgir le terrible loup qui se jeta au milieu du pieux cortège. A l'instant, un éclair aveuglant déchira le ciel, la foudre tomba avec fracas, renversant une partie de l'assistance.

 

verrières,conte,légendeA ce coup, les gens se crurent frappés par la vengeance dont les avait menacés Jean-Loup, le jour de la tempête de la Beuvrière qui ressemblait si bien à celle ci. Et quand le premier moment de stupeur fut passé, ils virent qu'ils étaient sains et saufs, tandis que le curé très ému considérait, à ses pieds, le cadavre du loup qui venait d'être foudroyé. La procession se remit en marche, au son du chant de l'action de grâce.

 

A l'endroit même où le loup avait été tué et où il avait étranglé le malheureux père de famille, les habitants de Verrières élevèrent une croix qui fut appelée la croix Saint Marc, à cause du jour mémorable qu'elle rappelait.

Félix CHAPISEAU - Folk-lore de Beauce et de Perche (1902)

30/03/2012

LA FOSSE ARTHOUR (Mortain, 50)

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hermines début de texte.gifLe roi Arthur, après sa disparition, se réfugia dans la Chambre du Roi, et sa fidèle compagne, la reine Genièvre, trouva un asile dans la Chambre de la Reine, dont une entrée secrète était connue d'Arthur seul.

dame.gifMais l'arrêt de la fée puissante qui le protégeait, et avait présidé à sa naissance, avait ordonné qu'il ne pourrait rendre visite à son épouse qu'après la disparition du soleil derrière la montagne voisine.
Arthur obéit d'abord à cet arrêt sévère mais sa profonde tendresse pour celle qui n'avait pas voulu l'abandonner le lui fit bientôt oublier.

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Une fois, et sans attendre le coucher du soleil, il descendit de sa retraite inaccessible, et alla rejoindre Genièvre. Il continua ses visites, mais une punition terrible lui était réservée.

Un jour qu'il venait de quitter sa compagne et traversait le ravin, un bruit inusité vint exciter sa surprise, et le fit se retourner. C'était le torrent grossi, fougueux, menaçant, qu'il vit accourir et se précipiter vers lui, grondant et mugissant. En un instant, l'onde perfide l'entoure de ses flots tumultueux, et monte, monte toujours. Le prince essaie de lutter contre l'irrésistible courant, se débat avec le courage du désespoir contre les étreintes de la mort.

Vains efforts ! Sa dernière heure a sonné ; le torrent entraîne et engloutit dans les profondeurs du gouffre l'amant infortuné. Du seuil de sa grotte, Genièvre a suivi avec une affreuse angoisse les péripéties de la lutte ; elle voit son époux disparaître, elle ne veut pas lui survivre ; et, se précipitant du haut de la roche, va le rejoindre dans l'abîme.

 

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On affirme qu'autrefois, deux corbeaux, aussi blancs que des cygnes, venaient planer lentement et mélancoliquement chaque jour au dessus du gouffre, tombeau des deux amants. Leur aire était établi dans un creux du rocher, et les laboureurs les respectaient, car ils protégeaient les moissons des champs d'alentour contre les oiseaux du ciel.
Un soir, ils prirent leur volée vers l'horizon lointain, disparurent, et depuis nul ne les a revus. On raconte encore qu'au bon vieux temps, celui qui ne pouvait suffire à ses labours, allait demander aide sur le bord de la fosse Arthour, en ayant soin d'y déposer une piécette blanche.
hermines début de texte.gifLe lendemain matin, il voyait sortir de l'eau deux taureaux noirs qu'il emmenait, et qui se montraient infatigables au travail durant la journée toute entière. Il fallait les ramener au bord de la fosse à la tombée de la nuit, et ne pas oublier de leur attacher une botte de foin entre les cornes. Arrivés au bord de l'eau ils prenaient leur élan, et plongeant, regagnaient leur humide demeure.

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Jules LECOEUR - Esquisse du Bocage Normand 

LE TROU BALIGAN (Flamanville, 50)

 

 

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flamanville,trou baligan,conte,légendeA Flamanville, près de Cherbourg, sous l'église de cette commune, se trouve, dit-on, un souterrain qui débouche à la mer par le "trou Baligan", grotte creusée dans la falaise, et qui fut jadis, l'antre terrible d'un dragon étranglé par Saint Germain, évêque d'Auxerre.

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Le téméraire qui ose s'aventurer dans le souterrain, y trouve toujours une table abondamment servie, mais malheur à lui s'il touche au festin, le diable apparait et l'emporte.


Anonyme, in Le pays normand, 1900


29/03/2012

LE CHIEN ESPION (Gréville, La Hague, 50)

 

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Flèche début de texte.gifAu hameau Fleury, il y avait un gros chien noir qui venait se chauffer au coin du feu.

Un domestique imagina de faire rougir la pierre sur laquelle le chien s'asseyait tous les soirs. Il se brûla. En voyant entrer le domestique qui lui avait fait ce tour, il le reconnut, il se jeta sur lui et voulait le faire sauter par la fenêtre.

 

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Le domestique appela au secours, plusieurs personnes acoururent, le chien se sauva et depuis on ne le revit plus.

Mais on est bien sûr que c'était quelqu'un du voisinnage qui s'était changé en chien pour voir ce que les gens diraient.

Jean Fleury, Littérature orale de Basse-Normandie, 1884

LE POULAIN DE SOULEUVRE (Bocage Virois, 14)

 

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Viaduc de la Souleuvre


Flèche début de texte.gifA peu de distance de la planche des Vaux de Souleuvre, les voyageurs nocturnes voyaient un poulain étalé en travers de la voie. Sa lugubre mission était de tenter d'abîmer bêtes et gens dans l'eau fangeuse qui se répandait sur le chemin des deux côtés du lit de la rivière.

Apercevait-il quelqu'un, il se levait brusquement, puis, la gueule démesurément ouverte, les yeux ardents et rouges comme des charbons allumés, il hurlait et avançait, essayant d'étourdir par ses ruades pour ensuite assommer et piétiner à son aise.

 

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Si on lui tenait tête hardiment, il faisait volte-face, reculait puis allait se réfugier dans un coin de l'antique cimetière du prieuré de Souleuvre. Si on  l'y acculait en frappant ferme, il filait sous les coups et disparaissait en poussant de grands ébeuillards (cris de frayeur) dans une trompe violente qui l'emportait dans la vallée de la Vire, où le diable le plieumait (épilait) pour s'être vaincre.

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A. Madelaine, Au bon vieux temps, récits, contes et légendes de l'ancien Bocage Normand, 1907


LA CORNE DU DIABLE (Evreux, 27)

 

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Cathédrale d'Evreux


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L'esprit malin prit successivement la forme d'un ours, d'un lion et d'un hibou, pour éloigner l'évêque de la ville où il venait porter la parole de Dieu, mais trois fois il fut terrassé.

Il voulut alors prendre sa revanche et trois jours après, pendant que Saint-Taurin  prêchait, il enleva de l'auditoire la fille d'un certain Lucius, qui avait donné l'hospitalité à l'évêque, et la précipita dans les flammes où elle périt à l'instant. Ce ne fut que l'occasion d'un nouveau triomphe pour Saint-Taurin, qui rappela la belle Euphrasie-à-la-vie, au grand étonnement des spectateurs dont cent-vingt se firent baptiser sur le champ.

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Le même jour, il rendit la vue à huit aveugles et la parole à quatre muets.

 

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hermines début de texte.gifLoin de se tenir pour battu, après tant de revers, le diable renouvela ses attaques, en renversant la nuit, les murs d'une église que Saint-Taurin faisait bâtir. Pour le coup, le saint perdit patience, et résolut d'attaquer son ennemi corps à corps. La première fois que le diable reparut, il le saisit par les cornes et le secoua si rudement que l'une des deux lui resta dans la main.

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On a montré cette corne dans les cabeaux de l'abbaye de Saint-Taurin, jusqu'à la fin du siècle dernier, à ceux qui doutaient de la vérité de cette histoire, et les fidèles, en l'approchant de leur oreille, entendaient distinctement ces mots:

"Taurin, Taurin, rends-moi ma corne."


Léon de Vesly, Légendes et vieilles coutumes, 1905

JALOUX MAIS PIEUX (Préau, 27)

 

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Manoir de Lubinière, Préaux, 61

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Un des possesseurs du domaine de Notre-Dame -des-Préaux, pendant qu'il occupait ses loisirs à guerroyer au loin, fut averti, si nous en croyons la tradition, que sa femme avait commis quelque infidélité. 

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hermines début de texte.gifIl revint, et, dans sa fureur, attacha cette infortunée, par les cheveux, à la queue d'un cheval indompté, qui l'entraîna à travers les ravins et les précipices.

Mais bientôt, il reconnut l'injustice de l'accusation, et, pour apaiser le Ciel, il prit la résolution de se consacrer à la vie religieuse.

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Il éleva donc un monastère à l'endroit même où il s'était livré à ses premiers emportements, et une chapelle sur les lieux où avait été retrouvé le cadavre de sa victime.

 

 

 

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Les religieuses de Saint Léger de Préaux, qui voulaient avoir une part dans cette tradition, la changèrent dévotement, et racontaient que les deux abbayes étaient dues à Saint Benoît, repentant d'avoir battu sa femme, les fonda aux endroits où il l'avait le plus maltraitée.


Alfred Canel, Essai historique, archéologique et statistique, 1883

NOEL DE L'AVOCAT (Bayeux, 14)

 

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hermines début de texte.gifDans le bailliage de Bayeux, en 1790, il existait un usage singulier.

images.jpgA l'audience qui précédait les fêtes de Noël, l'avocat qui plaidait la dernière cause, entonnait à haute voix un cantique populaire sur la nativité de Notre Seigneur. 

 

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Alors, juges, avocats, plaideurs et assistants, reprenaient en choeur le chant de Noël qu'ils poursuivaient à gorge déployée.


Pluquet, Contes populaires, préjugés, patois, proverbes,1834

LA PIERRE DYALLAN (Jurques, 14)

 

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La pierre Dyallan est un vieux dolmen druidique mesurant près de 3 mètres de haut, 5 mètres de longueur et large d'environ 1 mètre et demi.

51561568.jpgLa table repose sur quatre supports et les alentours présentent les débris d'une douzaine de pierres formant une sorte d'enceinte circulaire.

Les vieilles femmes se rendaient autrefois à la pierre Dyallan comme à un lieu de pélerinage, pour obtenir que leurs enfants soient favorisés d'un bon numéro, lors du tirage au sort de la circonscription. Elles déposaient une branche de palmier sur le milieu de la table, en faisant neuf fois le tour à reculons, et rentraient chez elles.

La tradition affirmait que bon nombre de ces femmes avaient été exaucées dans leur désir.

 

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Victor Brunet, Contes populaire du Bocage Normand, 1886.

LE CHÊNE AU MUET (Athis, 61)


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hermines début de texte.gifUn domestique que le Sieur Mathieu Le Bailly de la Motte, personnage protestant, avait eu pendant quelque temps à sonservice et qui avait quitté sa maison on ne sait pourquoi, connaissait non seulement la position de la fortune de son ancien maître, mais encore était très au courant des usages du logis.majordome001.gif

Cet homme comptait peu sur les moyens de défense des châtelains et avait résolu leur perte dans le but de s'enrichir. Il s'empressa donc d'accepter l'offrande d'une forte somme qu'un aventurier des environs lui offrit pour le guider en vue d'assassiner la famille Le Bailly. Tous deux, aidés de quelques complices, arrivèrent bientôt au château de la Motte pendant les vêpres de Rongeugeray, le 29 mars 1692.


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Ils commencèrent par tuer, sans être aperçus de personne, deux chiens de garde qui auraient pu certainement les déranger dans l'exécution leurs desseins. Bientôt ils frappèrent à la porte du château, Mathieu Le Bailly vint ouvrir, après avoir déplacé une forte solive carrée, arc-boutant la porte d'entrée à l'intérieur et qui s'enfonce encore aujourd'hui dans la muraille aux deux extrémités.

Apercevant alors des gens en costume de voyage, le sire de la Motte leur souhaita la bienvenue, les prenant à pareille heure pour des étrangers égarés dans cette contrée. Un des assassins s'avança et, pout toute réponse, déchargea à bout portant sur M. de la Motte un pistolet qui l'étendit raide mort.

 

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Un fils de la maison, Jean Le Bailly, jeune homme de 18 ans, s'avance incontinent au secours de son père; mais voyant qu'il ne lui restait plus qu'à le venger et à se défendre lui-même, il se disposa à vendre chèrement sa vie. Il courut vers l'âtre du foyer, malgré les profondes blessures qu'il avait déjà reçues, monta sur un siège  et essaya de décrocher une arme de fort calibre suspendue au manteau de la cheminée, mais les assassins qui le poursuivaient lui firent lâcher prise et l'achevèrent sans pitié...

Alors survint un autre fils de M. Le Bailly, enfant de 12 ans. L'ancien domestique qui guidait les assassins du geste et de la voix, arrêta le bras de l'un d'eux en disant:

" Inutile, cet enfant est muet. Ne craignez pas ses révélations."

 

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Dans le trouble, l'enfant parvint à s'échapper, et, pour se mettre à l'abri du danger de mort qui planait encore sur sa tête, il se réfugia dans le creux du chêne voisin, qui, depuis cette époque, portye le nom de Chêne au Muet.


Anatole Duval, Le chêne de la Motte ou chêne au muet



LE PRé DE LA FONTAINE (SAI, 61)

hermines début de texte.gifIl y a un endroit appelé le Pré-de-la-fontaine où on disait toujours qu'il revenait quelque chose... et on le dit encore !

 

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"J'ai entendu dire par des vieillards que bien des fois, un beau cavalier, monté sur un cheval noir, venait souvent demander tel ou tel chemin, puis, par ses paroles entraînantes, engageait l'obligeant Cicérone de monter en croupe, et partait à fond de train si celui-ci, en reconnaissant les pieds fourchus du cavalier n'avait pas l'adresse de se laisser glisser doucement et d'aller se  cacher. On a  même cité des individus à qui c'est arrivé."


Louis Duval, Notes sur la paroisse et les seigneurs, 1889

LES BIERES (Bricquebec, 50)

 

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Flèche début de texte.gifIl parait qu'on rencontre la nuit d'étrange apparitions du côté de Briquebec. Les habitants l'ont rapporté en tout cas, à Pierre Filastre en 1832.


La nuit, couchés en travers des chemins ou placés sur des échaliers barrant le passage aux voyageurs, des Bières ou spectres blancs, semblables à un cercueil, peuvent vous faire face. Quelquefois on en voit plusieurs ensemble. Autrefois, ces apparitions étaient fort communes.

 

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La tradition porte que lorqu'on est forcé de passer un chemin ou sur uné chalier où il il y a des bières, il faut, avec respect, les tourner bout pou bout, en els remettant très exactement à la même place, puis continue votre voyage. Ces apparitions se voient également dans les cimetières.

28/03/2012

LA VILLE SOUTERRAINE (Bricquebec, 50)

 

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Quelques traces indiquent qu'il y avait une ville souterraine, non loin de Bricquebec. Pierre Lefillastre recueilla les traditions orales au XIXème siècle, le mentionne dans l'Annuaire de la Manche en 1833:

pirate30.gif" Nous avons ici, près du bourg de Bricquebec, une montagne nommée Brémont. Une ville du même nom existait en ce lieu (je n'ai pu trouver aucune trace de cette ville imaginaire). Certaines personnes prétendent que la montagne renferme des cavernes où de riches trésors sont gardés par une truie qui vomit des flammes. Un italien, dit-on, voulut forcer ce sanctuaire, mais il fut obligé de quitter prise, à la vue des monstres qui l'assaillirent."

 

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Peu après, Amélie Bosquet reprend dans Normandie romanesque et merveilleuse, 1845:

" Près du bourg de Bricquebec, est une montagne nommée Brémont; la traditiontéléchargement (2).jpg rapporte qu'une ville du même nom existait en ce lieu. Des cavernes, ajoute-t-on, sont creusées dans la montagne, elles renferment d'immenses trésors gardés par une truie qui vomit des flammes. Un italien entreprit de combattre cette sentinelle d'une nouvelle espèce, mais il eut affaire à si forte partie, qu'il se vit contraint de se retirer honteusement."

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Une autre hypothèse a été proposé pouridentifier l'entrée du souterrain qui mène à cette ville souterraine introuvable:en 1979, René Letenneur nous dit que "près de Bricquebec, un énorme monolithe était défendu par une grosse truie satanique" (Magie, Sorcellerie et Fantastique en Normandie, 1978);

Il s'agit des Grosses Roches, sur la commune de Rocheville. On y trouve des roches qui ont donné leur nom à la commune, et des traces anciennes d'occupation puisqu'on y comptait deux allées couvertes dont une encore visible.

Beaucoup de traditions y tournent autour des fées, et des cachettes entre les rochers où elles vivent, traces de traditions païennes dont la truie vomissant des flammes est une réminiscence.

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Dans Chasse aux Trésors en Normandie de Didier Audinot, on lit:

"Autour de Briquebec, cette fois dans le département de la Manche, les souterrains-refuges ont une origine plus récente, mais constituent en revanche une réalité. Ils auraient été dit--on, façonnés par les habitants du village initial au temps des premiers raids vickings en Normandie, et auraient resservi pendant la guerre de Cent Ans et au temps des guerres de Religion. Pour la plupart, ils sont centrés autour de la colline dite des Gros-Rochers, et passent tous pour receler de petits trésors cachés là par les réfugiés."

Alors ! Existe-t-il toujours des souterrains autour de Rocheville ? 

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