05/05/2012

110 - LA FEE EXORCISEE (Saint-Suliac, 35)

 

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Saint-Suliac, 35, Ile-et-Vilaine, Bretagne, Fée, Fée exorciséeA l'extrémité de la commune de Saint-Suliac, est une grotte appelée l'antre de la Fée du Bec du Puy.

A sa voix jadis, les vents soufflaient moins fort, les flots se calmaient, et la mer devenait tranquille et transparente, comme un lac de cristal. Aussi voyait-on chaque marin, en partant pour la pêche, venir sur la grève sacrée, offrir ses hommages à la belle déesse, qui lui rendait le vent favorable et la pêche abondante.

Les femmes, les soeurs, les filles, les amantes des absents, venaient déposer de nombreuses guirlandes de fleurs sauvages, à l'entrée de son impénétrable grotte, gardée par une meute de chiens invisibles, toujours aboyants et preêts à dévorer l'imprudent qui se hasardait à en forcer l'entrée.

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On dit qu'un jour, des bergers revenant de pâturages, trouvèrent à la tombée du jour, à l'entrée de la grotte, une jeune fille expirante: son fiancé n'avait encore jamais manqué au rendez-vous, quand, trois jours auparavant, elle avait vu la fée. 

" Depuis, confia t-elle, je l'attends vainement: le vent et la mer ont été contre nous, et cependant, je conserverais l'espoir, si la Fée ne m'était de nouveua apparue".

La veille au soir, elle se trouva face à la Dame du Puy; voulant fuir, les forces lui manquèrent, et elle tomba anéantie à la place où l'on venait de la trouver.

" Mes jours sont comptés, dit-elle; allez me chercher un prêtre: la fée m'a dit des choses qui me laissent aucun doute sur ma fin prochaine. Mon fiancé n'est plus ! Que ferai-je ici-bas ? Allez mes amis, hâtez-vous, le temps presse, et mes forces m'abandonnent."

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Les bergers, ne doutant plus de la fatale rencontre, la portèrent sur leurs épaules jusqu'au bourg, où elle expira. Le curé de Saint-Suliac, suivi d'un nombreux cortège, croix et bannière en t^te, se rendit à la grotte, où il somma la fée de comparaître, répétant trois fois la sommation, sans résultat.

Alors, il l'exorcisa et lui ordonna de la part de Dieu de ne plus apparaître en ces lieux. On ne vit rien, mais on entendit un cri de douleur sortir de la montagne, et des imprécations qui glacèrent tous les coeurs furent répétées par les échos des vallons de la Rance.

Depuis ce jour, on la voit bien quelquefois se promener au clair de lune, mais elle s'enfuit, dès que l'homme approche l'endroit où elle se trouve.

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En revenant sur les galets de la grève, le cortège trouva un corps inanimé que les flots y avaient déposé depuis son passage. C'était le jeune marin disparu, le fiancé de la jeune fille qui, faisant chaque jour la traversée de la Rance à la nage, avait péri dans le trajet, et que la fée en fuyant, avait jeté comme une dernière vengeance sur les pas du clergé qui le fit enlever et transporter en terre bénite.


Légendes locales de la Haute-Bretagne, 1899


 

29/03/2012

LE TOURBILLON DE LA FAUCONNIERE (Plévenon, Côtes d'Armor)

 

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cap fréhel,fée,la fauconnière,légende de bretagneAu temps jadis, il y avait à Plévenon, un pêcheur du nom d'Hervé, qui était connu à dix lieues à la ronde, comme le meilleur et le plus beau garçon du pays. Toutes les filles avaient voulu se faire remarquer de lui, car il était aussi courageux et sérieux que beau, et elles espéraient toutes l'épouser.cap fréhel,fée,la fauconnière,légende de bretagne

Mais Hervé n'avait d'yeux que pour une fille de Trécellin, douce et gentille, et que chacun admirait et respectait. Mais cela n'empêchait nullement les filles de Plévenon de ne jamais rater l'occasion de le rencontrer et de lui prodiguer les sourires les plus aimables, voire les plus audacieux. Bref, Hervé le pêcheur était l'objet de toutes les convoîtises de toutes celles qui étaient enâge de se marier.

 

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Or, en ce temps-là, il y avait des fées qui habitaient une des grottes du cap Fréhel, et on les appelait des "Houles". Comme elles se répandaient souvent parmi les gens, elles entendirent parler d'Hervé le pêcheur et voulurent le connaître.

cap fréhel,fée,la fauconnière,légende de bretagneL'une d'elles, la plus jeune et la plus jolie, revêtit même les habits d'une fille de la côte et s'en vint sur le chemin qu'il suivait, un soir qu'il rentraIt chez lui. Et dès qu'elle l'eût aperçu, son coeur se mit à battre très fort: elle en devint si amoureuse qu'elle se jura en elle-même qu'elle l'obtiendrait de gré ou de force. Comme elle avait des pouvoirs magiques, elle jeta un sort sur Hervé pour l'obliger à venir la rejoindre le soir-même,  à minuit, sur le rocher de la Fauconnière, qui est le plus haut de tout le cap Fréhel.

Quand la nuit fut complète, Hervé se sentit subitement l'envie irrésistible d'aller se promener sur le rivage. Sa fiancée, qui se trouvait là, eut beau lui remontrer qu'il était très dangereux de s'aventurer sur les rochers dans l'obscurité, Hervé lui répondit que c'était la pleine lune et qu'il ne risquait rien à suivre des sentiers qu'il connaisait fort bien. Elle se proposa alors de l'accompagner, mais le pêcheur lui répondit d'un ton péremptoire et presque mauvais qu'il n'avait pas besoin de sa nourrice pour aller faire une promenade au clair de lune. Et, sans plus tarder, le visage en feu et les yeux   dans le vague, il sortit de la maison de ses parents et s'enfonça ds l'obé. Brument, les nuagedissipèrent et la lune apparut dans tout son éclat.

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Le pêcheur ne fut pas long à parvenir au cap, et il fut bien surpris de distinguer, assise au sommet du rocher de la Fauconnière, la plus belle des femmes qu'il eût jamais vue. Son premier réflexe fut de se dire que c'était la Sainte Vierge, telle qu'elle était représentée dans l'église de Plévenon, avec sa couronne d'or et son vaste manteau bleu. Mais en approchant, il vit que la couronne d'or n'était que le reflet de la lune dans une chevelure blonde qui flottait légèrement dans le vent. Quant au manteau bleu, il s'aperçut que c'était un voile léger qui dissimulait à peine les formes gracieuses du corp de la femme. Elle souriait et, en voyant ce sourire, Hervé se sentit tout à coup emporté par le désir de l'entourer de ses bras et de se serrer contre elle jusqu'à en être étouffé. Cependant, il se contint et, vaguement intimidé s'arrêta à mi-chemin du sommet, les yeux perdus dans une sorte d'extase qu'il n'avait jamais connue.

" Beau garçon, dit-elle alors, viens plus près de moi."

Le pêcheur s'avança. La lumière de la lune était telle qu'il voyait à travers son vêtement les moindres détails du corps de la fée.

" Qui es-tu ? demanda-t-il péniblement.

- Mon nom n'a pas d'importance, répondit-elle, et tu n'as pas besoin de le savoir pour m'aimer telle que je suis, telle que je t'apparais. Approche, beau garçon, approche et vois comme je suis belle. Et c'est pour toi que je suis belle, parce que je t'aime et que tu m'aimes. Tu viendras avec moi, et je t'emmènerai dans mon pays. Tu y verras les plus belles choses du monde, des plaines inondées de lumière jour et nuit, des chevaux qui courent sur les vagues, des forêts qui surgissent de terre, des étoiles qui pleuvent sur la mer. Approche, beau garçon..."

Le pêcheur fit encore quelques pas et se trouva à la hauteur de la fée. Celle-ci tendit alors sa main droite qui tenait une coupe contenant un liquide qui n'était ni du cidre, ni du vin: c'était un breuvage d'amour par lequel elle voulait s'attacher à jamais le jeune homme.

" Bois, lui dit-elle, bois ce breuvage de vie que je t'offre en témoignage de mon amour. Désormais, tu ne souffriras plus jamais la faim ni la soif, ni les fatigues et les misères qui sont le lot des pauvres humains.Bois, beau garçon, et ensuite, je te prendrai par la main afin de t'emmener dans mon royaume."


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En ce même moment, la fiancée d'Hervé, au village, désespérée d'avoir vu partir le pêcheur pour cette randonnée nocturne qui ne se justifiait pas, s'était mise à genoux et priait la Vierge et tous les saints du paradis de lui rendre celui qu'elle aimait d'un coeur sincère.

Le pêcheur tendit la main vers la coupe que lui présentait la fée et la porta à ses lèvres, avide d'en boire le contenu et de suivre cette femme si belle et si émouvante dans le rayonnement intense de la lune. Et il allait boire, quand tout à coup, il recula effrayé. C'était l'instant où sa fiancée venait de terminer sa prière et se relevait pour aller à la fenêtre guetter son ombre familière. L'image de sa fiancée lui revint brutalement en mémoire. Alors, d'un geste violent, il lança la coupe dans la mer.


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La fée poussa un cri terrible et sauta dans les flots. Hervé la vit disparaître et n'entendit plus que le bouillonneùent des vagues. Mais la fée était immortelle. Elle ne pouvait pas mourir. Cependant, on l'entendit longtemps pleurer de douleur et de désespoir. A l'endroit où elle avait plongé, se forma un troubillon que les marins connaissent bien et qui les épouvante lorsque le vent les pousse dans cette direction. Et depuis ce temps-*là, la mer est devenue salée à cause des larmes que verse la fée du cap Fréhel parce qu'elle n'a pas pu obtenir l'amour d'un jeune et beaupêcheur de Plévenon.


Jean Markale, Contes & Légendes des Pays Celtes


nb: voyez comment ce conte qui remonte à la fin du XIXème siècle, témoigne que déjà à l'époque, il y avait une méfiance envers la femme fatale, ie, la fée des antiques traditions devenues créature de Satan dans la mentalité puritaine qui caractérise une société rurale qui ne sait plus très bien sur quels critères elle doit se maintenir au milieu des querelles idéologiques de plus en plus pressantes. Ce thème de la "femme fatale" ou bannshee, est abordé dans les contes irlandais, mais sans connotation moralisatrice. C'est le contexte clérical qui met en garde les jeunes gens de Bretagne contre les dangers représentés par la femme, descendante d'Eve, la pécheresse qui a perdu l'humanité.