15/07/2012

130 - LA FEMME AUX DEUX CHIENS (Penvénan, 22)

 

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hermines début de texte.gifCeci se passait au temps où les toiles de Basse-Bretagne étaient renommées entre toutes. Il n’y avait pas alors, à Penvénan ni aux alentours, de fileuse qui filât aussi fin que Fant Ar Merrer, de Crec’h-Avel. Tous les mercredis, elle allait à Tréguier vendre son fil. Un mardi soir elle se dit :

"Il faudra que demain je sois sur pied de bonne heure."

 

Elle se coucha avec cette préoccupation.

 

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Au milieu de la nuit, elle se réveilla et fut étonnée de voir qu’il faisait déjà presque clair. Elle se leva en grande hâte, s’habilla, jeta sur ses épaule son paquet d’écheveaux et se mit en route.

 Arrivée au pied de la montée qui mène vers Croaz-Ar-Braban, elle fit rencontre d’un jeune homme.

 Ils se bonjourèrent mutuellement et cheminèrent côte à côte jusqu’à la croix.

 Là, le jeune homme prit Fant Ar Merrer par le bras et lui dit : 

 "Arrêtons ici."

 Il la poussa dans la douve, contre le talus, et se plaça devant elle comme pour la protéger.

 

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A peine se furent-ils ainsi rangés de la route, que Fant entendit venir un bruit épouvantable. Jamais elle n’avait ouï fracas pareil. Il y aurait eu, à la file, cent lourdes charrettes lancées au galop, qu’elles n’auraient pas fait plus de train.

 

Le bruit approchait, approchait.  

Fant tremblait de tous ses membres. Néanmoins elle cherchait à voir ce que ceci pouvait être.

 

Une femme passa dans la route, courant à perdre haleine, elle allait si vite qu’on entendait palpiter les ailes de sa coiffe, comme si c’eussent été deux ailes d’oiseau. Ses pieds nus touchaient à peine le sol ; il en pleuvait des gouttes de sang. Ses cheveux dénoués flottaient derrière elle. Elle agitait les bras, en des gestes désespérés, et hurlait lugubrement.

 

C’était une plainte si angoissante, que Fant Ar Merrer en avait froid jusque sous les ongles.

 

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Cette femme était poursuivie par deux chiens qui semblaient se disputer entre eux à qui la dévorerait.

 De ces chiens, l’un était noir, l’autre blanc.  C’étaient eux qui faisaient tout le vacarme.

 A chacun de leurs bonds, les entrailles de la terre résonnaient.

 La femme fuyait dans la direction de la croix. 

 Fant Ar Merrer la vit s’élancer sur les marches du calvaire. A ce moment le chien noir était parvenu à la saisir par le bas de sa jupe. Mais elle, se précipitant, étreignit l’arbre de la croix et s’y tint cramponnée de toutes ses forces.

 Le chien noir disparut aussitôt, en lâchant un aboi terrible.

 Le chien blanc resta seul auprès de la malheureuse et se mit à lécher ses blessures.

 Le jeune homme dit alors à Fant Ar Merrer :

"Vous pouvez maintenant continuer votre route. Il n’est que minuit. Ne vous exposez plus à voir ce que vous avez vu. Je ne serai pas toujours là pour vous protéger. Il y a des heures où il ne faut pas être sur les. chemins. Quant vous arriverez à Kervénou, entrez dans la maison qui est là. Vous y trouverez un homme en train de mourir. Passez le reste de la nuit à réciter près de son chevet les prières des agonisants et ne sortez de cette maison qu’à l’aube. Quant à moi, je suis votre bon ange ."